Questions animées

Questions animées


Article de : Paul Israel
Psychanalyste, membre titulaire formateur de la SPP.
Ancien président de la SPP

Le cadre en question

Publié le 17/04/20

Voici deux textes dictés par Paul Israel à différents moments depuis le début du confinement et retranscrits tels quels, sans réécriture secondaire. Paul Israel souhaite que soit respectée la chronologie entre le premier texte qui est comme un « rappel à l’ordre » des fondamentaux du cadre avant que lui vienne quinze jours plus tard les réflexions plus générales contenues dans le deuxième texte.




"De tout il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu'il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d'être terminé. Faire de l'interruption un nouveau chemin, faire de la chute un pas de danse, faire de la peur un escalier, du rêve un pont, de la recherche une rencontre"
Fernando Pessoa,
Le livre de l'intranquillité,1982.

Acte 1- Le rappel à l’ordre
En bousculant les conditions habituelles de notre exercice, la situation actuelle interroge ce que nous avons coutume d’appeler le cadre ; moment idéal pour essayer de retrouver les modalités d’usage, mais surtout le sens de cette notion !  
D’abord rappeler ce qu’il n’est pas : une chose inerte, ensemble de dispositions techniques empiriquement destinées à générer le processus : le vil plomb du premier séparé de l’or pur du second ! Il est bien, nous le savons, une partie inhérente des éléments constitutifs de ce que J.L.Donnet appelle la situation analysante, et, comme tel, symbolisable et subjectivable au même titre que tous les autres entrant ainsi dans la dynamique des transferts, celui de l’ analyste comme celui de l’ analysant !
Ce sur quoi je voudrais insister ici, c’est qu’il s’agit d’un énoncé inauguratif de l’analyste, au même titre que la règle fondamentale !
Complémentaires l’un de l’autre, ces deux énoncés ouvrent la voie à ce qui est d’emblée posé comme nature sinon paradoxale, du moins ambiguë de la situation analytique :
Ainsi, par l’énoncé de la règle fondamentale, l’analyste dit à son patient : viens t’allonger auprès de moi et livre moi tes fantasmes et désirs les plus enfouis, sachant que d’une certaine façon j’en suis le destinataire ! et dans le même temps, les éléments du cadre dans leur rigidité sonnent comme une injonction surmoique : penser parler certes, mais rien de plus. Si cela n’est pas là un analogon de la menace de castration !!
Usant d’une métaphore audacieuse, je compare ainsi le couple analytique à Tristan et Yseult, le cadre ayant la vertu de l’épée posée entre ! Cela posé, toute modification ou aménagement du cadre ne pourrait être interprété que comme un agi visant inconsciemment à brouiller l’interdit de l’inceste !
Il y a là matière à réflexion !

Acte 2 - Changement de cadre et préservation du fil « tranféro contre transférentiel »

L’urgence que j’ai ressentie pour écrire et dicter les quelques lignes sur le cadre que j’ai adressées à la Revue en ligne Les  Enfants de la Psychanalyse m’ont fait penser que je retrouvais d’instinct une formule qui m’était venue il y a longtemps et qui était en référence à ce qui était dit de l’analyste comme gardien du cadre. J’avais renversé cette formule en disant que le cadre était le gardien de l’analyste. En écrivant ce papier sur le cadre comme barrière de l’inceste, interdit de l’inceste, j’avais en tête de rappeler la nécessité d’avoir cette idée du cadre comme un élément de sécurité pour l’analyste. Depuis ces décennies où je travaille avec des analystes en formation, je sais combien est compliquée pour eux la confrontation de l’idéal hérité du modèle de la pratique, avec cette référence au cadre et à ses diverses dispositions, par rapport à la réalité de la clinique et des données socio-économiques qu’il rencontre.

Psychanalystes et cadres 

Si j’insiste sur le cadre comme gardien de l’analyste, je devrais d’ailleurs plutôt dire protecteur que gardien, cela renvoie effectivement à ce que j’évoquais sur le cadre comme barrière ou interdit de l’inceste plus récemment. S’il protège ce cadre, c’est comment et contre quoi ?
Comme je le disais, il protège contre justement ce qu’il permet, ce qu’il autorise, c’est-à-dire contre ce à quoi ouvre la règle fondamentale et les conditions de son exploitation.  Il est important de rappeler ce qu’on a un peu tendance à oublier et ce sur quoi j’ai toujours beaucoup insisté, à savoir que les dispositions du cadre analytique classique depuis qu’on les a explorées font jouer un élément extrêmement important qui est la régression. Elle est importante pour permettre l’émergence des produits des divers niveaux de fonctionnement de la psyché. Cette régression, condition de ce qu’on a coutume d’appeler la double rêverie ; celle de l’analysant mais aussi celle de l’analyste, sont évidemment le produit qui permet la libération des fantasmes dont la source et la nature instinctuelle reste très prégnante, et les projections sur l’analyste comme support transférentiel de ces dérivés instinctuels. C’est tout à fait ce contre quoi le cadre comme tel, son énonciation dans l’espace de la situation analysante, est le protecteur et signe l’interdit d’aller au-delà de la simple énonciation de ces fantasmes. Que devient l’analyse dès lors que les conditions sociales de son exercice sont bouleversées ?

Puisque j’en suis à reprendre des formules et à les paraphraser, j’ai aussi envie de transformer la formule « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » par cette autre : « une seule chose vous manque et tout est trop peuplé ». C’est une façon d’illustrer ce qu’est la privation du cadre et le passage de cet espace à la fois d’exploitation des fantasmes et de protection de leurs effets par des moyens de communication dont il faut essayer de comprendre les effets. Le cadre permet de maintenir un équilibre subtil entre l’intime et le distant. Je serais enclin à penser que les moyens de communication usuels tels que le téléphone ou l’ordinateur et la vidéo bousculent très sérieusement cet équilibre en surchargeant l’un ou l’autre de ces deux facteurs, soit trop intime soit trop distant.  

La question évidemment est et sera de savoir s’il sera facile, possible, lorsque surviendra le retour à une situation normalisée de reprendre le cours d’un transfert dominé par la place de l’intra psychique et la référence aux fantasmes inconscients. Il s’agira alors de pouvoir plus facilement référer l’actualité traumatique à son historicisation possible, ses dimensions symboliques et permettre au psychanalyste de redevenir un père ou une mère de transfert avec toutes ses ambiguïtés.

La pandémie peut-elle, risque-t-elle, de tuer ou d’achever la psychanalyse ?

Préserver le fil transféro contre tranférentiel comme idéal spontanément décidé par les collègues au moment de la suspension obligatoire des séances à domicile de passer à des modes de communication par le téléphone et l’ordinateur en visio.
On peut comparer l’effet sur les cures de la pandémie à tous les évènements à très fort potentiel traumatogène que l’on peut rencontrer dans un lieu ou à une époque donnée. Nous avons le souvenir et l’exemple de ces attentats à divers époques de notre vie, si nous en restons à ce que nous connaissons en France, pendant lesquels les cures ne se sont pas du tout interrompues et au cours desquelles l’évènement dont le potentiel traumatogène et les effets sur le reste de la population était évident, s’inscrivait et pouvait être repris et entendu, y compris par le silence, à l’intérieur des cures tel qu’elles se déroulaient à ce moment-là sur les divans psychanalytiques. On a souvent évoqué la diversité des modalités d’impacts à l’intérieur des séances de l’importance événementielle par rapport à sa place dans le socius et jusqu’à raconter assez volontiers qu’il n’apparaissait parfois pas du tout dans certaines cures qui se poursuivaient justement dans le droit fil de la dynamique transféro-transférentielle en cours, sans qu’apparemment elle soit modifiée par l’évènement et sa portée dramatique sociale. La comparaison par contre pourrait se faire avec une situation de guerre dans la mesure où effectivement c’est une situation qui pourrait évidemment là aussi toucher aussi bien le psychanalyste que le patient, comme l’ensemble de la population et interrompre le cours des séances dans leur déroulement habituel.

Pensant à l’impact sur le couple psychanalyste-psychanalysant de l’évènement tel que nous le vivons, la question du maintien ou non du cours du mouvement tranféro-contre tranférentiel, je dirais que je ne crois pas que le cours puisse en être préservé mais qu’il faut plutôt en prévoir des modifications importantes. Il me vient à ce sujet, curieuse association on peut penser, l’image qui a fait le tour des réseaux sociaux dans laquelle on voyait un père de famille dans les ruines de sa maison syrienne apprenant à sa fille à ne pas avoir peur de la guerre et de son effroyable bruit et fureur en jouant au moment de la chute des bombes à rire ou à je ne sais plus quel jeu. Ceci pour dire que le changement de cadre est une rupture prévisible du cours des modalités transférentielles telles qu’elles étaient vécues et éventuellement interprétées au cours de la cure et que la relation à ce moment-là, l’échange analyste-analysant va se surcharger d’une dimension de complicité, dont on peut dire que c’est une communauté de déni mais c’est quand même une complicité, qui est une façon, en partageant l’impact émotionnel de l’évènement, de jouer d’une certaine façon le rôle de ce père, en tout cas un rôle protecteur, qui vient brouiller sinon prendre la place pendant un certain temps de la dynamique et des déplacements transférentiels qui étaient en cours avant le changement.

Ce qui se passe alors est bien de l’ordre d’une dimension forcément « psychothérapique » qui est présente dans la relation, dimension dont la question se pose de savoir si elle va durer, comment on la gère et comment l’analyste va être peu à peu capable de la faire jouer et éventuellement en réintégrer l’impact dans ce qui était le mouvement transféro contre tranférentiel antérieur, sachant la difficulté de maintenir cette double rêverie qui était le propre du dispositif analytique classique pour revenir à un travail intra psychique.

Depuis des décennies je m’applique auprès des analystes en formation à travailler avec eux la difficile mutation qui fait des psychothérapeutes qu’ils étaient des psychanalystes intitulant d’ailleurs pour ce faire mon séminaire « De psychothérapeute à psychanalyste ». En l’occurrence dans ce cas qui nous occupe, il s’agirait du mouvement inverse à savoir « de psychanalyste à psychothérapeute ». Sauf que le mouvement allant de psychothérapeute à psychanalyste, pour se faire, passe par le long, éprouvant et en même temps jubilatoire cheminement par sa propre analyse et la formation. Dans le cas de ces modifications actuelles du cadre, la fonction psychothérapeutique, qui je pense nous est presque imposée par la situation, est sans cesse interrogée par la fonction et l’identité analytique qui a été acquise. C’est la raison pour laquelle dans les diverses batailles qui ont tenté de débrouiller la relation entre psychothérapie et psychanalyse, j’ai toujours défendu l’idée que dès lors qu’on avait solidement ancré son identité psychanalytique dans sa propre cure et la formation longue et riche qui s’ensuit, il s’agissait plutôt de variations et de modalités du travail psychanalytique.

Alors dirons-nous que le télétravail psychanalytique serait une nouvelle modalité de la grande palette actuelle, de la grande variété des approches cliniques des psychanalystes face non seulement à la clientèle mais peut être aussi aux évènements qui chargent la vie de cette clientèle ? Je ne saurais dire s’il sera facile ou pas lorsque le confinement sera terminé et que les séances auront la possibilité d’être reprises dans leur cadre antérieur, je ne saurais prédire si cela sera simple. On pourrait bien penser que pour un certain nombre de patients, cette situation fera le jeu de résistances dès lors qu’elles étaient déjà très présentes, particulièrement celles qui portaient et utilisaient le cadre comme élément d’expression. L’option la plus pessimiste serait qu’en cas de prolongement ou de reprise fréquente d’une telle situation de suspension du cadre habituel, l’habitude se prenne comme une facilité donnée à l’usage de cette forme de travail à ce moment-là dont le terme psychanalytique resterait à défendre dans les conditions de facilité qui lui sont actuellement proposées. Il y a longtemps déjà que la communauté psychanalytique internationale a mis en place des cures, en particulier dans le cadre de ses formations à distance, utilisant les moyens de communication numériques actuels ou téléphoniques et il en a été beaucoup discuté. Ce que j’en ai perçu m’a laissé penser que bien qu’il ait été très défendu, plus politiquement que théoriquement, les résultats étaient souvent préoccupants. Ceci pour dire que la généralisation de tels moyens et de telles modalités de cadre par facilité pourrait bien être une façon pour la pandémie de commencer à achever une psychanalyse déjà assez mal en point, en somme le covid ne tuerait pas que les personnes âgées mais aussi une psychanalyse qui n’a jamais qu’un peu plus de cent ans.

Paul Israel



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